Certitudes en apesanteur — Critique de Bugonia (Yórgos Lánthimos, 2025)

Illustration : Affiche officielle. Droits réservés à leurs propriétaires.

Le complotisme comme symptôme social


Avec Bugonia, Yórgos Lánthimos ne surprend pas par une rupture spectaculaire, mais par une précision tenace. Il prolonge son univers dans une répétition maîtrisée, non comme une facilité, mais comme une variation consciente sur ses obsessions les plus profondes.

Cette critique de Bugonia met en lumière un film brillant, précisément parce qu’il renonce à la surenchère pour s’installer dans la continuité d’un regard.

Le complotisme, dans Bugonia, n’est pas un simple ressort narratif ou un clin d’œil à l’actualité. Il est traité comme un symptôme social à part entière : une manière de reconstruire le réel à partir de certitudes rigides, closes sur elles-mêmes, qui finissent par substituer leur logique au monde lui-même.

Lánthimos ne caricature pas cette dérive mentale. Il la laisse se déployer selon son propre ordre, comme un système autonome, jusqu’à ce que l’on voie clairement comment une construction d’esprit peut devenir une structure pesant sur le réel.

 

La certitude comme mécanique dangereuse


Ce qui traverse Bugonia, c’est le traitement de la certitude. Non comme naïveté, ni comme pathologie individuelle, mais comme force structurante, presque rationnelle, qui donne à ceux qui la portent une colonne vertébrale plus dure que le monde qu’ils affrontent.

Dans cette critique de Bugonia, il apparaît clairement que les personnages ne sont pas perdus dans le doute : ils avancent, ils bâtissent, ils organisent. Et c’est cette droiture même qui devient inquiétante.

Le film montre avec une rigueur froide comment la certitude se transforme en arme cognitive, en outil de contrôle du réel, mais aussi en piège silencieux. Plus elle se solidifie, plus elle enferme. Plus elle rassure, plus elle prépare la chute — sans jamais la désigner frontalement.

 

La musique élégiaque de Jerskin Fendrix


La musique de Jerskin Fendrix, dans Bugonia, joue un rôle souterrain mais décisif. Son registre élégiaque n’a rien d’illustratif : il n’accompagne pas les scènes pour en amplifier artificiellement l’intensité, il se glisse en dessous, comme une conscience parallèle qui devance parfois les images.

Cette partition agit comme une élégie continue, une plainte retenue qui enveloppe les certitudes des personnages d’une mélancolie diffuse. La musique ne souligne pas la croyance, elle en accompagne l’aveuglement, comme si elle pressentait déjà le point de rupture vers lequel ces constructions mentales se dirigent.

Dans Bugonia, la musique ne raconte pas l’histoire : elle en conserve la mémoire, scène après scène, comme un souvenir en train de se former. Zola Ntondo sur Allociné

En ce sens, la musique de Fendrix donne au film une profondeur émotionnelle qui ne contredit jamais la sécheresse du dispositif formel, mais la prolonge, comme une respiration plus lente sous la mécanique apparente.

Une répétition maîtrisée dans la filmographie de Lánthimos


Bugonia ne cherche pas la rupture frontale dans la filmographie de Yórgos Lánthimos. On y retrouve sa mise en scène clinique, ses cadres précis, son regard presque entomologique sur les comportements humains. Mais cette fois, son univers semble davantage contaminé par le réel contemporain : ses discours, ses dérives cognitives, ses paniques organisées.

C’est une répétition, oui, mais une répétition tendue, lucide, qui relève davantage de la densification que du recyclage. Lánthimos resserre son langage autour de ce point de friction entre le besoin de sens et la violence des constructions mentales qu’il engendre.

 

Un final à double tranchant


Le final de Bugonia constitue l’un des éléments les plus marquants du film. Sans en dévoiler la mécanique, on peut dire qu’il déploie un véritable art du contrepied, à la fois déconcertant et d’une grande précision.

L’instrument même de la certitude, tel que le film l’a patiemment construit, se révèle être un outil à double tranchant. Ce qui semblait structurer le sens se transforme en zone de trouble, non par explosion spectaculaire, mais par glissement intérieur. La bascule ne se joue pas dans le fracas, mais dans la prise de conscience silencieuse d’un déséquilibre.

Là encore, la musique de Fendrix ne vient pas surligner l’événement. Elle accompagne cette inflexion comme une dernière modulation élégiaque, une sorte de recul mélancolique face à une construction mentale arrivée à son point de bascule.

Conclusion


Cette critique de Bugonia met en évidence un film qui s’impose moins par le choc que par la rigueur. En faisant du complotisme un symptôme social et de la certitude une mécanique dangereuse, Yórgos Lánthimos n’assène aucune leçon : il expose un système, le laisse fonctionner, puis montre ses limites.

Porté par la musique élégiaque de Jerskin Fendrix, Bugonia apparaît comme une œuvre lucide, précise, où les convictions deviennent des architectures mentales poussées jusqu’à leur point de rupture. Un film brillant dans sa continuité, qui confirme la place singulière de Lánthimos parmi les observateurs les plus aigus des dérives contemporaines de la pensée.

Zola Ntondo

Zola Ntondo

Éditeur en chef

Je suis Zola Ntondo, né le 17 janvier 1979 à Bordeaux. Je suis écrivain, pianiste et webmaster expert en référencement SEO. Formé au Conservatoire de Bordeaux, j’explore dans mes ouvrages les thèmes de la séduction, du consentement et des attirances.