La Fin de Oak Street — Critique
Illustration : Affiche officielle. Droits réservés à leurs propriétaires.
Le merveilleux spectaculaire spielbergien
Il fut un temps où le cinéma familial n’avait pas besoin de choisir entre l’enfant et l’adulte, entre le spectacle et l’intime, entre les difficultés d’un couple et l’apparition de quelque chose d’absolument inconcevable au bout de la rue. Le quotidien pouvait basculer dans le merveilleux en quelques plans et, soudain, une famille parfaitement ordinaire se retrouvait confrontée à un événement dont les dimensions excédaient tout ce qu’elle connaissait.
Steven Spielberg a porté cette grammaire à un degré rarement égalé. De Rencontres du troisième type à Jurassic Park, de E.T. à La Guerre des mondes, les créatures et les phénomènes extraordinaires n’étaient jamais tout à fait le sujet. Ils étaient ce qui permettait au véritable sujet d’apparaître.
Avec La Fin de Oak Street, David Robert Mitchell s’empare à son tour de ce merveilleux spectaculaire spielbergien. Le déplacement est d’autant plus intéressant qu’il vient du réalisateur d’It Follows et d’Under the Silver Lake, dont l’univers semblait jusqu’ici beaucoup plus inquiétant, ambigu et labyrinthique. Mitchell change ici considérablement d’échelle, mais conserve au fond une même fascination : que devient l’être humain lorsque le réel cesse soudainement d’obéir aux règles qu’il croyait connaître ?
La filiation avec Spielberg ne tient donc évidemment pas à la seule présence de dinosaures. Elle serait alors purement superficielle. Elle réside dans une manière de concevoir le spectacle : faire surgir l’impossible au milieu d’un environnement suffisamment banal pour que son apparition retrouve toute sa puissance.
Une rue. Des maisons. Des enfants. Des difficultés conjugales. Quelques problèmes qui paraissent importants précisément parce que, jusqu’alors, rien de plus considérable n’était venu les relativiser.
Puis le monde se dérègle.
Les dinosaures ne sont pas la surprise
Le film accomplit d’ailleurs un choix particulièrement intelligent : il ne prétend jamais faire des dinosaures sa grande révélation. Ils sont dans la bande-annonce. Nous savons qu’ils vont apparaître.
La véritable question devient donc : pourquoi sont-ils là ?
Et c’est ici que le scénario trouve sa meilleure idée.
Plutôt que de revenir une nouvelle fois au clonage, à la génétique ou à l’expérience scientifique destinée à ressusciter artificiellement le passé, Mitchell joue avec le temps lui-même. L’hypothèse d’une anomalie comparable à un trou de ver suffit à donner au phénomène une vraisemblance scientifique minimale.
Il serait d’ailleurs contre-productif d’en demander beaucoup plus. La Fin de Oak Street n’a aucune raison de devenir Interstellar. Quelques éléments suffisent : le spectateur comprend que les frontières temporelles ont été perturbées et accepte ensuite la règle du jeu.
Car l’idée véritablement séduisante pourrait se résumer ainsi : les personnages ne remontent pas le temps ; c’est le passé qui vient envahir leur présent.
Une forêt surgit là où elle ne devrait pas être. Avec elle revient tout un monde disparu. Les époques cessent momentanément de respecter leurs frontières et un quartier contemporain se retrouve littéralement occupé par une portion d’un autre âge.
Après des décennies de dinosaures au cinéma, encore fallait-il trouver une nouvelle raison de les faire revenir. Celle-ci est suffisamment simple pour être immédiatement comprise et suffisamment ingénieuse pour renouveler le plaisir.
Le spectacle est le véhicule, la famille est le sujet
Mais si les dinosaures occupent évidemment l’écran, ils ne constituent jamais véritablement le cœur du film.
La Fin de Oak Street est avant tout un film sur la famille.
C’est même ce qui permet à une intrigue de catastrophe relativement classique de gagner en épaisseur. Il y a le couple et ses difficultés. Il y a les enfants, leurs propres conflits, leurs peurs et ces problèmes qui paraissent gigantesques lorsqu’on est jeune avant qu’un événement véritablement gigantesque ne vienne brusquement changer l’échelle de toutes choses.
Chaque spectateur peut donc entrer dans le film depuis une position différente. L’enfant peut se reconnaître dans les enfants. L’adulte dans le couple. Le parent dans cette nécessité presque animale de protéger les siens lorsque les structures ordinaires du monde commencent à disparaître.
La place accordée à la mère participe également de cette actualisation. Le cinéma familial contemporain ne peut plus mécaniquement reproduire la distribution des rôles d’il y a quarante ans. Ici, la figure féminine agit, décide, prend des risques et assume elle aussi la protection du groupe. Certains passages soulignent peut-être un peu fortement cette redistribution, mais elle demeure globalement naturelle : l’unité familiale ne peut être reconstruite que parce que chacun devient acteur de sa survie.
Et c’est précisément là que le film retrouve le meilleur de cette tradition populaire : le spectacle extérieur met à l’épreuve les fractures intérieures.
Le monde se désorganise afin que la famille puisse, elle, tenter de se réorganiser.
Une mécanique de catastrophe parfaitement familière
À partir de là, La Fin de Oak Street ne cherche plus véritablement à révolutionner sa structure. Et ce n’est absolument pas un défaut.
On retrouve une mécanique déjà éprouvée par quantité de films catastrophe, de La Guerre des mondes à Greenland : quelque chose d’immense survient, les repères ordinaires disparaissent, les personnages doivent comprendre suffisamment la situation pour avancer, fuir, retrouver les leurs et chercher une issue.
Nous connaissons ces règles.
L’intérêt consiste simplement à voir quelle variation un nouveau film saura introduire à l’intérieur de cette architecture familière.
Ici, l’anomalie temporelle remplit parfaitement cette fonction. Elle renouvelle le décor, les dangers et surtout l’imaginaire. La catastrophe n’est pas seulement géographique : le temps lui-même semble avoir perdu son ordre.
Quelques facilités apparaissent inévitablement. Certaines situations résisteraient probablement assez mal à une lecture obsessionnelle de leur vraisemblance. Mais ce serait également oublier la nature du pacte proposé. Nous regardons un grand divertissement fantastique dans lequel une époque préhistorique vient percuter le présent.
Une fois cette règle acceptée, une seule question compte réellement : est-ce que l’aventure fonctionne ?
Oui.
David Robert Mitchell change de registre sans perdre son regard
Le plus intéressant est peut-être que Mitchell ne donne jamais l’impression d’avoir honte du film qu’il réalise.
Il ne déconstruit pas constamment le blockbuster familial pour montrer qu’il serait plus intelligent que lui. Il en accepte les règles.
Et cette décision est fondamentale.
La photographie de Michael Gioulakis, déjà collaborateur de Mitchell sur It Follows et Under the Silver Lake, accompagne remarquablement ce changement d’échelle. Le quotidien doit d’abord posséder une réalité, une texture, une banalité suffisamment convaincante pour que son bouleversement ait du poids. Lorsque le fantastique surgit, il ne remplace donc pas le monde : il le contamine.
La beauté des images tient beaucoup à cette opposition. D’un côté, la familiarité du quartier ; de l’autre, la démesure d’un environnement qui ne devrait jamais pouvoir s’y trouver.
Mitchell change de genre, mais il ne perd pas cette attention particulière aux espaces qui caractérisait déjà son cinéma.
Michael Giacchino et le retour du grand orchestre
La musique achève de situer La Fin de Oak Street dans cette tradition.
Michael Giacchino signe une partition franchement orchestrale, généreuse, avec une présence importante des cuivres et cette ampleur que le grand cinéma d’aventure américain a longtemps assumée sans complexe.
La référence à l’héritage de John Williams vient naturellement à l’esprit.
Et ce choix est parfaitement cohérent avec le projet. La musique n’est pas là pour se faire oublier. Elle accompagne l’émerveillement, amplifie la menace, soutient la fuite, donne au danger une dimension plus vaste encore.
C’est une musique de grand spectacle parce que La Fin de Oak Street assume précisément d’être un grand spectacle.
Avec J. J. Abrams et Bad Robot présents à la production, cette volonté paraît d’ailleurs moins accidentelle encore. Tout le dispositif semble converger vers une même ambition : remettre en circulation une forme de blockbuster fantastique familial dont Hollywood s’est progressivement éloigné, sans chercher pour autant à en produire une copie archéologique.
Mitchell ne pastiche donc pas simplement une époque.
Il accepte les règles du cinéma qu’il convoque.
Et c’est probablement l’une des raisons principales pour lesquelles le film fonctionne.
Conclusion
Spielberg lui-même ne réalise plus véritablement ce genre de films. Rien de plus normal : son cinéma a évolué, ses préoccupations également. Mais la grammaire qu’il a contribué à porter à son sommet dans les années 1980 et 1990 n’avait aucune raison de disparaître avec l’évolution de son auteur.
Dans La Fin de Oak Street, le temps se dérègle, les époques se confondent et le passé envahit brutalement le présent. Mais derrière les dinosaures, la forêt et la catastrophe, David Robert Mitchell raconte surtout l’histoire d’une famille qui, après avoir risqué de se perdre elle-même, doit apprendre à rester unie pour ne pas disparaître avec le reste.
Il est même assez réjouissant de la voir réapparaître aujourd’hui sous le regard d’un cinéaste comme David Robert Mitchell.
La Fin de Oak Street ne découvre pas la roue. Il ne révolutionne ni le cinéma catastrophe, ni le film de dinosaures, ni le récit familial. Son mérite est peut-être plus simple et, finalement, plus rare : il sait exactement ce qu’il veut être.
Un enfant peut y trouver l’aventure. Un adulte, le spectacle. Un parent, quelque chose de plus intime dans cette famille qui tente de ne pas se désagréger au moment même où le monde autour d’elle cesse d’obéir aux règles connues.
C’est finalement toute l’élégance du merveilleux spectaculaire spielbergien : faire surgir quelque chose d’immense pour raconter quelque chose de profondément ordinaire.
Un très bon divertissement familial, généreux, magnifiquement mis en images et porté par une superbe partition orchestrale, qui ne cherche pas à réinventer une formule éprouvée mais rappelle, avec beaucoup de savoir-faire, pourquoi elle fonctionnait si bien.

Zola Ntondo
Éditeur en chef










