Englouti : Jonas, le cachalot et les limites de l’identification

Il faut commencer par reconnaître à Englouti une qualité que beaucoup de films ne possèdent plus : il propose quelque chose.

Quelque chose de suffisamment simple pour tenir en une phrase, suffisamment absurde pour susciter immédiatement la curiosité et suffisamment contraignant pour constituer, à lui seul, un véritable problème de cinéma. Brian Duffield enferme un homme dans le corps d’un cachalot et entreprend de construire autour de cette situation un récit de survie, de filiation et de deuil.

Le cinéma aime les prisons.

Il a enfermé des hommes dans des cercueils, des grottes, des sous-marins, des vaisseaux spatiaux, des ascenseurs, des maisons, des chambres et jusqu’aux recoins les moins hospitaliers de l’esprit humain. Il était probablement inévitable qu’un cinéaste finisse par considérer qu’il restait encore un territoire à explorer : l’appareil digestif d’un cétacé.

Brian Duffield s’y engage avec un sérieux admirable.

Austin Abrams également.

Et, par la force particulière du cinéma, le spectateur avec eux.

C’est là que les choses deviennent intéressantes.

Jusqu’où peut-on suivre un personnage ?

Le cinéma repose sur une convention dont l’étrangeté finit par disparaître à force d’habitude : pendant quelques heures, nous acceptons d’habiter la situation d’un autre.

Le spectateur a été soldat sans avoir connu la guerre, astronaute sans avoir quitté la Terre, criminel sans avoir commis de crime. Il a fui des dinosaures, affronté des démons, traversé des villes contaminées et survécu à des catastrophes dont la réalité lui aurait probablement laissé beaucoup moins de temps pour admirer la photographie.

Cette disponibilité constitue l’un des fondements mêmes de la fiction.

Englouti la soumet cependant à une expérience assez particulière.

Car il ne suffit pas ici de comprendre intellectuellement qu’un homme a été avalé. La mise en scène doit rendre son enfermement sensible. L’espace se resserre. La matière bouge. Le corps de l’animal possède ses mouvements propres. Le personnage ne se trouve pas dans un décor construit autour de lui : il se trouve à l’intérieur d’un organisme qui continue, avec une indifférence assez compréhensible, à exercer ses fonctions biologiques.

Il faut donc accepter de descendre avec lui.

Puis de continuer.

Et de continuer encore.

J’ai découvert à cette occasion que ma disponibilité à l’identification cinématographique possédait une frontière anatomique dont j’ignorais jusque-là l’existence.

Ce n’est pas une critique du film.

Ce serait même presque un compliment.

Si l’expérience provoque une telle résistance, c’est précisément parce que Brian Duffield parvient à donner suffisamment de matérialité à son dispositif pour que l’enfermement ne demeure pas une abstraction.

Seulement voilà : plus Austin Abrams progressait dans cette aventure intérieure, plus une pensée d’une remarquable indignité critique menaçait toutes les considérations esthétiques que j’essayais encore de maintenir.

Je suis tout de même en train de suivre un homme qui se déplace quelque part dans le système gastro-intestinal d’un cachalot.

Et, nécessairement, tout déplacement possède une direction.

Je laisserai à chacun le soin d’en tirer les conclusions anatomiques qui s’imposent.

De Jonas à Austin Abrams

Il serait pourtant terriblement réducteur de ne voir dans Englouti que l’étrangeté de son dispositif.

Car l’image de l’homme avalé par une créature marine appartient depuis des millénaires à notre imaginaire.

Jonas précède Austin Abrams de quelques siècles.

La Bible ne parle d’ailleurs pas d’une baleine, contrairement à ce qu’une longue tradition iconographique a installé dans les représentations collectives. Le texte évoque un « grand poisson ». Mais la précision zoologique importe finalement beaucoup moins que la puissance symbolique de l’épisode.

Jonas demeure trois jours et trois nuits dans son ventre.

Et ce ventre n’intéresse absolument pas le récit pour ses propriétés digestives.

Il est un lieu de suspension.

Un espace séparé du monde.

Presque un tombeau.

Jonas y descend symboliquement vers la mort avant d’être rejeté parmi les vivants. La tradition chrétienne donnera évidemment à cette image une puissance supplémentaire en y voyant une préfiguration de la mort et de la résurrection du Christ.

Le ventre devient alors quelque chose de beaucoup plus profond qu’un espace organique.

Il devient un passage.

C’est sous cet angle que Englouti acquiert une richesse que son argument de survival ne laisse pas nécessairement soupçonner.

Car le film est également traversé par la question du père, du deuil et de l’héritage. L’engloutissement peut alors être regardé autrement. Descendre dans le cachalot, c’est aussi descendre vers le mort. Être séparé du monde des vivants. Traverser matériellement un espace qui devient la projection d’une expérience intérieure.

Le cachalot est à la fois tombeau et matrice.

On y disparaît.

On peut éventuellement en ressortir.

Et toute sortie devient alors une forme de seconde naissance.

Il y a donc, derrière l’invraisemblance spectaculaire du concept, une architecture symbolique parfaitement défendable. Le père, la mort, l’enfermement, la transmission et la survie peuvent converger vers une même idée : certaines choses ne peuvent être dépassées qu’après avoir été traversées.

Jonas avait son Dieu.

Le personnage de Englouti a son père.

Tous deux ont un poisson.

Quand la réussite du dispositif devient le problème

C’est précisément ici que le jugement devient difficile.

Car il serait très commode de reprocher à Englouti d’être mal réalisé.

Il ne l’est pas.

Il serait tout aussi commode de considérer son principe comme stupide.

Il ne l’est pas davantage.

On peut parfaitement défendre la radicalité du dispositif, la performance d’Austin Abrams, la matérialité de cet espace impossible et la volonté de Brian Duffield de transformer une situation presque grotesque en expérience dramatique sérieuse.

Le film sait ce qu’il veut être.

La question devient alors beaucoup plus embarrassante :

que se passe-t-il lorsqu’un film réussit une expérience que le spectateur ne désire simplement pas vivre ?

Car comprendre une proposition ne signifie pas nécessairement vouloir la suivre.

On peut reconnaître la cohérence d’un dispositif tout en éprouvant une indifférence croissante à son accomplissement.

Le problème n’est alors plus celui de la qualité.

Il devient celui du désir.

Que va-t-il se passer ?

Comment sortir de là ?

Que reste-t-il du père ?

Que produit cette confrontation avec la mort ?

Toutes ces questions existent objectivement dans le récit.

Mais une autre peut finir par les remplacer :

combien de temps reste-t-il ?

Lorsque cette question devient plus importante que toutes celles posées par le scénario, le cinéma se trouve dans une situation particulièrement difficile.

Non parce qu’il ne raconte plus rien.

Mais parce que le spectateur ne désire plus qu’on le lui raconte.

Un mauvais film peut être passionnant. Un bon film peut être interminable.

Nous avons parfois tendance à imaginer la critique comme une opération comptable.

Une bonne photographie ajoute quelque chose.

Un bon acteur ajoute quelque chose.

Une faiblesse de scénario retire quelque chose.

Une mise en scène inventive restitue quelques points.

Et, au terme de cette étrange arithmétique, apparaîtrait une note supposément objective.

Le cinéma fonctionne rarement ainsi.

Une œuvre peut posséder de grandes qualités et laisser parfaitement indifférent. Une autre peut être maladroite, imparfaite, parfois même objectivement bancale, et exercer pourtant une fascination extraordinaire.

Il existe donc une différence fondamentale entre reconnaître la qualité d’un film et désirer l’expérience qu’il propose.

Englouti se trouve exactement à cet endroit.

Le spectateur qui acceptera son principe pourra probablement y trouver énormément de choses : un survival singulier, une expérience sensorielle, une méditation sur le deuil, un récit de filiation, peut-être même une variation involontaire sur l’un des plus anciens mythes d’engloutissement de notre culture.

Il pourra trouver cela formidable.

Il pourra même considérer que la radicalité du film constitue précisément sa principale qualité.

Il aura probablement raison.

Seulement, pendant ce temps, il faudra rester dans le cachalot.

L’ambre gris

Il existe enfin une dernière étrangeté dans notre longue relation avec cet animal.

Le cachalot est associé à l’une des matières animales les plus extraordinaires de l’histoire de la parfumerie : l’ambre gris.

La substance se forme dans son système intestinal. Après son expulsion et une longue transformation au contact de la mer et du temps, cette matière issue d’une origine peu élégante a pu devenir un produit rare, précieux, recherché pour les parfums les plus raffinés.

L’image est trop belle pour être abandonnée.

Quelque chose entre dans les profondeurs d’un cachalot.

Quelque chose y séjourne.

Puis quelque chose finit par en sortir.

Et ce qui ressort peut, aux yeux de certains, posséder une valeur considérable.

Peut-être est-ce finalement la meilleure manière de parler de Englouti.

Le film m’avait avalé avec son personnage. J’avais accepté son principe, ses entrailles, son père, son deuil, son possible Jonas, son tombeau et sa matrice. J’avais consciencieusement progressé dans cet organisme en essayant de comprendre ce que Brian Duffield voulait y chercher.

Puis, avant que le film ne termine son travail, quelque chose a été expulsé.

Moi.

Je suis sorti de la salle.

Voilà donc mon ambre gris.

Non pas la découverte que Englouti serait un mauvais film. Je ne le pense toujours pas.

Mais celle, beaucoup plus intéressante, qu’un film peut être suffisamment réussi pour que l’on comprenne exactement pourquoi quelqu’un pourrait l’adorer, tout en produisant chez un autre spectateur un ennui assez profond pour qu’il préfère retrouver l’air libre avant son personnage.

Peut-être certains resteront-ils jusqu’au bout et ressortiront-ils du cachalot avec Jonas.

Peut-être y trouveront-ils le père.

Peut-être y trouveront-ils une renaissance.

Peut-être même cinq étoiles.

Pour ma part, le cachalot m’a rendu au monde un peu plus tôt que prévu.

Et puisque toute critique doit, elle aussi, finir par expulser quelque chose :

La note de Zola Ntondo
★☆☆☆☆
1 sur 5
Une étoile qui pourrait parfaitement en valoir cinq pour quelqu’un d’autre.

Mots-clés : Englouti, critique Englouti, Whalefall, Brian Duffield, Austin Abrams, Josh Brolin, cachalot, Jonas, ambre gris, thriller, film de survie

Zola Ntondo

Zola Ntondo

Éditeur en chef

Je suis Zola Ntondo, né le 17 janvier 1979 à Bordeaux. Je suis écrivain, pianiste et webmaster expert en référencement SEO. Formé au Conservatoire de Bordeaux, j’explore dans mes ouvrages les thèmes de la séduction, du consentement et des attirances.