Malfaisante : le mystère est parfois plus fort que sa réponse

Rob Savage connaît les règles du cinéma d’horreur contemporain. Avec Malfaisante, il ne cherche pas particulièrement à les renverser : il les maîtrise, les organise et les met au service d’une proposition fantastique suffisamment forte pour que l’étrangeté puisse progressivement envahir le quotidien sans jamais rompre l’adhésion du spectateur.

C’est probablement la première réussite du film.

Produite par Blumhouse et Atomic Monster, cette adaptation de Incidents Around the House de Josh Malerman retrouve une grammaire devenue familière : l’espace domestique transformé en territoire de menace, l’enfance comme point de contact privilégié avec l’irrationnel, la famille comme espace simultané de protection et de vulnérabilité, et surtout une présence dont les manifestations précèdent longtemps la compréhension.

Sur ce terrain, Savage est particulièrement à l’aise.

Malfaisante repose en effet sur une difficulté fondamentale du fantastique : faire accepter l’irrationnel sans chercher immédiatement à le rationaliser. Une enfant parle d’une « autre maman ». Cette présence possède une apparence, semble obéir à certaines règles, intervient dans l’intimité familiale. Le scénario pourrait rapidement se retrouver prisonnier de l’invraisemblance de sa propre proposition.

Il n’en est rien.

Le film ne demande pas au spectateur de comprendre avant de croire. Il construit au contraire suffisamment bien son univers pour que l’impossible devienne progressivement une donnée acceptable du récit.

Le spectateur n’a pas toujours besoin de savoir. Il a besoin de croire.

Et Malfaisante sait remarquablement bien nous faire croire.

La machine Blumhouse fonctionne

Il serait facile de reprocher à ce type de production de posséder une grammaire immédiatement reconnaissable. Il serait plus juste de considérer que c’est précisément ce que le spectateur est venu chercher.

Blumhouse et Atomic Monster ont développé au fil des années une véritable connaissance du plaisir horrifique populaire : une idée forte, un espace domestique transformé en piège, une menace identifiable sans être immédiatement explicable, quelques images suffisamment étranges pour demeurer en mémoire et une mise en scène qui sait exactement quand le spectateur commence à anticiper ce qui va arriver.

Rob Savage maîtrise cette langue.

Et il la parle avec suffisamment d’aisance pour que Malfaisante constitue exactement le genre de séance que l’on peut attendre d’un bon film d’horreur du vendredi soir.

On y va pour avoir peur. Pour être surpris. Pour se retrouver dans une salle avec quelqu’un dont on pourra éventuellement agripper le bras au mauvais moment. Pour entrer pendant quelque temps dans un univers où une enfant peut parler d’une « autre maman » et où cette expression devient progressivement une perspective parfaitement terrifiante.

Il n’y a rien de mineur dans ce plaisir-là.

Au contraire : encore faut-il savoir le produire.

La mise en scène de Savage est suffisamment assurée pour que le film puisse multiplier les situations sans que son principe initial s’épuise. Le travail autour de cette figure maternelle participe beaucoup à cette réussite : le simple fait qu’une même apparence puisse évoquer simultanément le refuge et sa corruption donne au film une image centrale extrêmement efficace.

Plus le mystère grandit, plus la dette augmente

C’est pourtant cette réussite qui finit par créer la principale faiblesse du film.

Plus Malfaisante avance, plus son mystère devient intéressant.

Qu’est réellement cette présence ? Pourquoi cette apparence ? Pourquoi cette famille ? Quelles règles gouvernent exactement ses manifestations ? Que veut-elle ?

Le film a parfaitement raison de différer ces réponses. Le fantastique perd souvent une partie de son pouvoir lorsqu’il explique trop tôt ce qu’il avait réussi à rendre inquiétant. Donner un fonctionnement précis au monstre, c’est aussi prendre le risque de réduire une présence à un mécanisme.

Mais le problème inverse existe également.

Plus un film est ambitieux dans le mystère qu’il construit, plus il contracte une dette envers sa résolution.

C’est un problème que l’on pouvait déjà rencontrer, de manière plus prononcée encore, dans Imaginary. Lorsqu’un film ouvre énormément de possibilités, il crée chez le spectateur une attente proportionnelle. Pendant une grande partie du récit, une question peut être plus fascinante que toutes les réponses possibles.

Puis vient le moment de répondre.

Et l’infini du mystère doit soudain devenir une réponse.

Il faut bien finir

C’est à partir de son apex que Malfaisante devient légèrement moins convaincant.

Non parce que le film s’effondre, ni même parce que sa conclusion serait incohérente. Le problème est plus subtil : le récit résout davantage une situation qu’il ne résout son mystère.

Les événements trouvent une issue. La narration atteint son terme. Pourtant, une partie des questions que le film avait lui-même rendues passionnantes demeure hors champ.

Qu’est-elle exactement ? Pourquoi prend-elle cette forme ? Pourquoi cette famille ? Quelle logique profonde gouverne réellement ce que nous venons de voir ?

Tout n’a évidemment pas besoin d’être expliqué. Un film fantastique n’a aucune obligation de fournir le mode d’emploi de son surnaturel. L’inconnu appartient précisément au genre.

Mais entre l’explication totale et l’absence de réponse existe un équilibre difficile : celui où la révélation éclaire suffisamment le mystère pour donner à la conclusion une impression d’accomplissement, sans pour autant dissiper son étrangeté.

Malfaisante reste légèrement en deçà de cet équilibre.

La comparaison avec Imaginary vient alors naturellement à l’esprit. Le problème y était plus prononcé encore : plus la proposition fantastique étendait son univers, plus la conclusion devait parvenir à convertir cette ambition en cohérence. C’est une difficulté presque structurelle de ce cinéma. Tant que le mystère se développe, chaque élément nouveau ouvre une possibilité. Au moment de conclure, il faut au contraire les refermer.

Il demeure ainsi une légère sensation d’inachevé.

Non pas parce que le film aurait échoué à faire croire à son impossible. C’est même précisément l’inverse.

Le mystère fonctionne suffisamment bien pour que sa résolution devienne une véritable attente du spectateur.

C’est probablement la partie la plus difficile de ce genre de cinéma.

Faire apparaître quelque chose dans l’obscurité est relativement facile.

Nous convaincre que cette chose existe est beaucoup plus difficile.

Mais une fois que le spectateur y croit, il faut encore savoir quoi en faire.

Restez jusqu’au bout du générique

Une précision mérite cependant d’être donnée sans rien révéler : ne quittez pas immédiatement la salle.

Malfaisante comporte une courte scène après le générique. Elle apporte un dernier élément à l’expérience et invite à ne pas considérer trop rapidement que le film a définitivement refermé toutes ses portes.

Elle ne suffit pas, à elle seule, à répondre aux questions que laisse la résolution principale. Mais son existence nuance nécessairement l’impression laissée par les dernières minutes.

Restez donc jusqu’au bout.

Une très bonne soirée d’horreur

Cette réserve sur la résolution ne doit surtout pas raconter à elle seule Malfaisante.

Ce serait injuste envers l’expérience proposée.

Car pendant l’essentiel de sa durée, le film fait ce qu’on lui demande et le fait très bien. Il possède des images fortes, une véritable efficacité horrifique et cette familiarité particulière des bonnes productions Blumhouse et Atomic Monster : le spectateur sait approximativement dans quel territoire il entre, mais ignore encore ce qui l’attend derrière chaque porte.

Les habitués du genre devraient donc largement y trouver leur compte.

Ce n’est peut-être pas le film qui réinventera le cinéma d’horreur. Ce n’est probablement pas non plus celui autour duquel se construira dans dix ans une théorie entière du fantastique contemporain.

Mais ce n’est pas ce qu’il promet.

Il promet une bonne histoire de maison, de famille, d’enfant et de présence impossible. Il promet quelques sursauts, quelques images dérangeantes et cette sensation très agréable, pour ceux qui aiment le genre, de retrouver pendant une soirée l’univers horrifique populaire que Blumhouse et Atomic Monster savent construire depuis des années.

Cette promesse-là est tenue.

Le film ne révolutionne pas cette grammaire.

Il la pratique très bien.

Et si sa résolution laisse subsister quelques questions, c’est aussi parce que Malfaisante avait réussi auparavant quelque chose de plus difficile : donner à son mystère suffisamment de force pour que sa résolution devienne une véritable attente du spectateur.

La note de Zola Ntondo
★★★★☆
4 sur 5

Mots-clés : Malfaisante, critique Malfaisante, Other Mommy, Rob Savage, Blumhouse, Atomic Monster, Josh Malerman, film d’horreur

Zola Ntondo

Zola Ntondo

Éditeur en chef

Je suis Zola Ntondo, né le 17 janvier 1979 à Bordeaux. Je suis écrivain, pianiste et webmaster expert en référencement SEO. Formé au Conservatoire de Bordeaux, j’explore dans mes ouvrages les thèmes de la séduction, du consentement et des attirances.

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