Oklahoma Honey : critique d’un film qui perd son spectateur
Avec Matthew McConaughey en tête d’affiche, une communauté de musiciens bluegrass, les paysages de l’Oklahoma et une étrange histoire d’apiculture, Oklahoma Honey commence par intriguer. Puis une question finit par s’imposer avec une insistance redoutable : pourquoi continuer à regarder ?
Le film du lundi soir
Il existe des films du lundi soir. Ceux auxquels on ne demande pas de bouleverser le cinéma, ni même de nous accompagner longtemps après la projection. Il y a peu de sorties, on dispose de deux heures, on aime le cinéma : on entre alors dans une salle avec cette bienveillance particulière qui fait parfois pardonner beaucoup de choses à un film simplement parce qu’il nous aura fait passer un bon moment.
J’avoue même volontiers pouvoir, dans ces circonstances, ajouter mentalement une demi-étoile à une œuvre moyenne mais sympathique.
C’est dans cet état d’esprit particulièrement favorable que je suis allé voir Oklahoma Honey, le nouveau film d’Andrew Patterson, avec Matthew McConaughey, Angelina LookingGlass et Kurt Russell. Le film est sorti en France le 19 août 2026 sous ce titre, alors que son titre original est The Rivals of Amziah King. :contentReference[oaicite:1]{index=1}
Matthew McConaughey, de la musique, une communauté rurale américaine, quelques personnages hauts en couleur, des abeilles aussi, pourquoi pas.
Je m’attendais, probablement sous l’influence de la bande-annonce, à ce que la musique occupe une place assez importante. Peu importe finalement : un film possède parfaitement le droit de ne pas être celui que son spectateur avait imaginé.
Une promesse initiale séduisante
Et pendant un moment, la proposition fonctionne.
Le film est beau. La photographie est soignée, les acteurs sont excellents et Matthew McConaughey possède cette présence suffisamment rare pour donner immédiatement une densité à ce qui l’entoure.
La musique, la communauté, cette Amérique rurale et légèrement décalée composent un univers dans lequel on accepte volontiers d’entrer.
Le synopsis lui-même installe cette double promesse : Amziah King est présenté comme un personnage au talent musical remarquable, entouré d’une communauté passionnée de bluegrass, tout en dirigeant une importante exploitation apicole. :contentReference[oaicite:2]{index=2}
Quelque chose semble donc devoir se construire.
On attend.
Puis on attend encore.
Mais que sommes-nous censés vouloir ?
Une question extrêmement élémentaire commence progressivement à se poser : qu’est-ce que nous sommes exactement censés vouloir ?
La question peut sembler naïve. Elle est pourtant au fondement de presque toute dramaturgie. Un personnage désire quelque chose ; quelque chose l’en empêche ; et, d’une manière ou d’une autre, le spectateur est progressivement conduit à désirer avec lui.
Le cinéma peut ensuite compliquer, déconstruire, inverser ou pulvériser cette mécanique autant qu’il le souhaite.
Encore faut-il qu’une autre forme de nécessité apparaisse à sa place.
Or Oklahoma Honey semble progressivement perdre son centre de gravité. La musique était là. La communauté aussi. Les abeilles prennent une importance croissante. Les directions se déplacent.
Très bien.
Mais le déplacement d’une intrigue ne constitue pas encore son approfondissement.
Quand le téléphone devient plus intéressant que l’écran
C’est alors qu’intervient un instrument critique auquel je préférerais généralement ne pas avoir recours : mon téléphone.
Le premier jugement porté sur un film n’est pas toujours intellectuel. Parfois, c’est la main qui se dirige vers la poche avant que l’esprit ait encore complètement formulé son ennui.
Quelle heure est-il ? Encore combien de temps ?
Puis on recommence quelques minutes plus tard.
Il y a quelque chose d’assez préoccupant lorsqu’un objet rectangulaire que l’on transporte toute la journée dans sa poche commence à exercer davantage d’attraction que l’écran de plusieurs mètres pour lequel on vient précisément de payer une place.
Puis quelque chose se passe.
Je relève la tête.
Et je découvre, avec une certaine stupéfaction, que le film vient soudainement de déplacer son centre de gravité.
Voilà qui, au moins, réveille.
Le déplacement du récit
La décision est audacieuse. Pourquoi pas ? Un récit possède parfaitement le droit de rompre avec ce qu’il semblait jusque-là installer, de déplacer son personnage central, de modifier brutalement sa dynamique ou de demander au spectateur de reconsidérer ce qu’il croyait être en train de regarder.
Mais une telle décision contracte immédiatement une dette : ce qui vient après doit justifier ce qui vient d’être abandonné.
C’est précisément là que Oklahoma Honey m’a définitivement perdu.
Le film demande désormais au spectateur de transférer son attention vers une autre dynamique, d’autres enjeux et une autre forme de récit.
Et je me suis retrouvé confronté à une question dont la brutalité m’a presque gêné :
Pourquoi devrais-je désormais vouloir savoir ce qui va se passer ?
Le problème n’est évidemment pas que le récit change de sujet.
Le cinéma peut rendre absolument tout passionnant. Une conversation peut suffire. Une porte qui ne s’ouvre pas peut suffire. Un objet banal peut devenir le centre d’un monde entier.
Un cinéaste suffisamment habile pourrait probablement nous faire trembler pendant quatre-vingt-dix minutes pour un pot de miel.
Mais encore faut-il transformer l’objet en enjeu, l’enjeu en désir et le désir en nécessité.
Ici, je ne l’ai jamais ressentie.
Briser les codes ne suffit pas
On pourra naturellement défendre la singularité du film, son caractère hybride, sa liberté de ton, sa manière de passer de la chronique musicale et communautaire à quelque chose de plus sombre et de moins conventionnel.
Et certains spectateurs trouveront probablement précisément leur plaisir dans cette imprévisibilité. Ils auront parfaitement le droit de l’aimer pour cela.
Mais « briser les codes » est devenu une formule beaucoup trop commode pour absoudre rétrospectivement n’importe quelle rupture narrative.
L’absence de convention n’est pas encore une forme.
Changer de direction n’est pas nécessairement surprendre.
Et remplacer ce qui intéressait le spectateur par quelque chose qui l’intéresse moins n’est pas, en soi, une audace.
C’est même ici que le paradoxe de Oklahoma Honey devient assez cruel : il ne manque ni de moyens, ni de comédiens, ni d’images.
Il est suffisamment bien fabriqué pour que son incapacité à rendre son intrigue nécessaire en devienne presque plus incompréhensible.
Le temps du spectateur est-il gratuit ?
Peut-être faut-il finalement parler de ce que le cinéma utilise sans jamais pouvoir nous le rendre : le temps.
Le temps du spectateur n’est pas une matière gratuite.
Un film possède parfaitement le droit d’être lent. Il peut être contemplatif, opaque, expérimental, frustrant. Il peut refuser le divertissement et même organiser volontairement l’ennui.
Mais il lui appartient alors de donner une forme à cet ennui, une nécessité à cette attente, quelque chose qui justifie les minutes de notre existence que nous acceptons de lui confier.
Ce lundi soir, Oklahoma Honey a fini par ne plus réussir à me convaincre de lui en donner davantage.
Je suis donc sorti avant la fin.
Cela impose évidemment une limite à cette critique : je ne peux pas juger la résolution d’un film que je n’ai pas vue. Peut-être est-elle formidable. Peut-être réorganise-t-elle rétrospectivement tout ce qui précède.
Ceux qui auront été suffisamment captivés pour l’atteindre pourront en juger mieux que moi.
Mais il existe un verdict peut-être plus sévère encore que celui que l’on porte sur une mauvaise conclusion : arriver à un point du récit où connaître cette conclusion ne constitue même plus une promesse suffisante pour rester assis.
Conclusion
J’étais pourtant venu voir un film du lundi soir.
Je ne lui demandais pas de changer ma vie. Je ne lui demandais même pas d’être un grand film. J’étais disposé à apprécier une œuvre moyenne, peut-être même à lui pardonner quelques défauts pour le simple plaisir d’une soirée au cinéma.
Il existe aujourd’hui, dans une salle ou sur les plateformes, une quantité presque vertigineuse d’histoires auxquelles nous pouvons confier deux heures de notre existence.
Cette abondance rend peut-être la règle plus cruelle qu’autrefois.
Un film n’a pas besoin de changer une vie.
Mais il doit au moins donner une raison de rester jusqu’à la fin.
Mots-clés : Oklahoma Honey, critique Oklahoma Honey, Matthew McConaughey, Andrew Patterson, The Rivals of Amziah King, film 2026, critique cinéma, Angelina LookingGlass

Zola Ntondo
Éditeur en chef










